À l'automne 1943, Paris grelotte sous l'Occupation. Le chauffage est rationné, le charbon manque. Dans les hôtels meublés de Saint-Germain-des-Prés, on écrit emmitouflé dans des couvertures. C'est alors que Simone de Beauvoir obtient une chambre à l'Hôtel La Louisiane, sur la recommandation des habitués du Café de Flore. Jean-Paul Sartre la rejoint au même étage. L'existentialisme va naître dans ces murs.
L'installation : automne 1943
La Louisiane offre un avantage décisif : le chauffage central fonctionne encore, quand les autres hôtels ont coupé le leur. Beauvoir s'installe dans une chambre qui fait l'angle de la rue de Seine et de la rue de Buci - la future chambre 10, ovale et lumineuse. Sartre prend une chambre voisine. Chaque matin, ils descendent ensemble au Flore pour écrire au chaud.
Dans leurs chambres, le soir, ils reçoivent. Albert Camus, qui vient de publier "L'Étranger", passe régulièrement. Boris Vian improvise au piano. Mouloudji et sa compagne Lola logent à l'étage. Juliette Gréco, dans la chambre qu'elle partage avec Anne-Marie Cazalis et Annabel Buffet, se prépare à devenir l'égérie du quartier.
« Jamais aucun de mes abris ne s'était tant approché de mes rêves ; j'envisageais d'y rester jusqu'à la fin de mes jours. » — Simone de Beauvoir, évoquant sa chambre à La Louisiane
Les œuvres majeures écrites à La Louisiane
C'est dans sa chambre de La Louisiane que Sartre achève "L'Être et le Néant", le traité fondateur de l'existentialisme français. Beauvoir y rédige "Tous les hommes sont mortels" et prépare "Le Deuxième Sexe", qui révolutionnera la pensée féministe. Au premier étage du Flore, transformé en salle de classe studieuse, toute la "famille" écrit : Jacques-Laurent Bost son roman "Le Dernier des métiers", Mouloudji "Enrico".
Le travail est intense. Sartre écrit quinze heures par jour, alimenté par le café, le tabac et les amphétamines. Beauvoir corrige, critique, encourage. Leur relation, unique dans l'histoire littéraire, se forge ici : amants, complices intellectuels, premiers lecteurs l'un de l'autre.
Les "fiestas" de la Libération
Quand l'issue favorable de la guerre devient crédible, l'atmosphère change. Les soirées s'improvisent dans les chambres de La Louisiane. Michel Leiris les baptise "fiestas" - le mot espagnol souligne une volonté délibérée de faire la fête, malgré tout, malgré le couvre-feu qui oblige à rester jusqu'à l'aube.
En août 1944, pendant la Libération de Paris, les balles sifflent rue de Seine. La façade de La Louisiane est touchée. Les impacts sont encore visibles aujourd'hui. Sartre et Beauvoir, terrés dans leurs chambres, entendent les combats. Quand les Américains entrent dans Paris, toute la "famille" descend fêter la victoire.
L'héritage existentialiste
Sartre et Beauvoir quittent La Louisiane en 1946, mais leur légende y reste. La chambre 10, celle de Beauvoir, est devenue mythique. Des artistes du monde entier demandent à y séjourner. En 2018, lors du Parcours Saint-Germain, elle fut transformée en installation artistique.
Aujourd'hui, les couloirs de La Louisiane murmurent encore leurs conversations. Les escaliers en colimaçon qu'ils montaient chaque soir, le hall d'entrée où ils récupéraient leur courrier, la vue sur la rue de Buci où grondait le marché : tout est resté. L'existentialisme est né ici. Et quelque chose de cet esprit - cette foi dans la liberté, cette exigence intellectuelle - habite encore les murs.
