En 1951, un écrivain égyptien s'installe à l'Hôtel La Louisiane. Il n'en repartira qu'en 2008, les pieds devant, après 57 années dans la même chambre. Albert Cossery, prince de la paresse, philosophe de l'oisiveté, est devenu la figure tutélaire de l'hôtel - et l'un des auteurs les plus singuliers de la littérature française.
L'arrivée : 1945-1951
Albert Cossery arrive à Paris en 1945, fuyant l'Égypte et sa famille bourgeoise. Il a 32 ans, écrit en français depuis l'enfance, et n'a qu'une ambition : vivre sans travailler. Il s'installe d'abord à Montparnasse, mais les allers-retours avec Saint-Germain-des-Prés pour séduire les jeunes femmes s'avèrent fastidieux.
En 1951, il emménage à La Louisiane. La chambre est modeste, le loyer abordable, et les cafés où il passe ses journées sont à deux pas. Il ne changera de chambre qu'une seule fois en 57 ans, pour des raisons pratiques. Cette frugalité extrême devient sa philosophie : posséder peu pour vivre libre.
« La paresse se mérite. Les autres, s'ils aiment le travail, eh bien qu'ils continuent. Pas la paresse dans le sens de ne rien faire, mais de réfléchir, et de lire. La chose la plus extraordinaire au monde, c'est la lecture. » — Albert Cossery
La philosophie de la paresse
Cossery écrit peu - huit romans en 60 ans de carrière. Il écrit quand il s'ennuie vraiment, quand il n'y a réellement rien de mieux à faire. Le reste du temps, il lit, flâne, drague, débat au Café de Flore où il a sa table. Sa chambre à La Louisiane est dépouillée à l'extrême : quelques livres (les meilleurs et les siens), des vêtements élégants (il est toujours impeccablement habillé), aucun objet superflu.
Giacometti lui offrit un jour une petite sculpture. Cossery la refusa. Posséder un objet précieux l'aurait encombré, rendu responsable de quelque chose. Sa liberté absolue passait par ce dépouillement. Cette ascèse joyeuse inspirera des générations d'écrivains et de philosophes.
L'œuvre : les pauvres magnifiques
Les romans de Cossery - "Les Fainéants de la vallée fertile", "Mendiants et orgueilleux", "Les Hommes oubliés de Dieu" - célèbrent les marginaux, les paresseux, les sages qui refusent de jouer le jeu de la société. Ses personnages vivent dans les quartiers pauvres du Caire, mais leur pauvreté est une noblesse : ils ont compris l'absurdité du travail et de l'accumulation.
Cossery fut comparé à Diogène, à Épicure, aux philosophes cyniques de l'Antiquité. Il inspirera Michel Houellebecq, qui lui rendra hommage. Mais lui-même ne cherchait ni la gloire ni l'influence. Il vivait, simplement, dans sa chambre de La Louisiane, entouré de ses livres et de ses souvenirs.
Les dernières années : 1990-2008
Dans ses dernières décennies, Cossery devint une légende vivante. Les journalistes venaient l'interviewer dans sa chambre. Les éditeurs le suppliaient d'écrire. Il recevait avec courtoisie, parlait pendant des heures, mais ne cédait jamais à la pression. Son dernier roman, "Les Couleurs de l'infamie", parut en 1999. Il avait 86 ans.
Albert Cossery s'est éteint le 22 juin 2008, à l'hôpital Cochin, après un malaise dans sa chambre de La Louisiane. Il avait 94 ans. Ses funérailles, à l'église Saint-Germain-des-Prés, rassemblèrent le Tout-Paris littéraire. Sa chambre resta longtemps intacte, comme un sanctuaire. Aujourd'hui, les clients qui y séjournent savent qu'ils dorment dans le lit d'un sage.
